A propos du Plessis-Robinson

Deux exemples emblématiques représentent le New Urbanism chez nous: Val d’Europe (autre «produit» indirect de Disney) et surtout le Plessis-Robinson, ensembles qui ont provoqué des discussions passionnées du fait de leur volume inhabituel, propre à créer un véritable cadre de vie nouveau. Ces deux expériences emblématique du New Urbanism en France correspondent indubitablement au goût du public, pas du tout à celui des architectes, qui les détestent en majorité. Il convient de s’y arrêter, car si Poundbury ou Jakriborg en Suède sont des tentative radicales, la majorité des programmes de ce type sont beaucoup plus modérés, ce qui est le cas de Val d’Europe et surtout du Plessis-Robinson. Attardons nous un moment sur le Plessis-Robinson.

Eiffage Aménagement

On ne peut d’abord que rappeler à quel point celui-ci est mal vu. Dire que le Plessis-Robinson (comme Val d’Europe) donne des boutons aux architectes et aux urbanistes n’est pas exagéré. Le contexte local fortement politisé n’a pas, de plus, contribué à la sérénité des discussions: le maire UMP actuel Philippe Pemezec, élu en mars 1989, avait succédé à Robert Gelly, maire communiste de 1972 à 1989, qui lui-même avait succédé à Robert Levol, maire lui aussi communiste de 1956 à1972. Ville communiste depuis des décennies, le Plessis-Robinson en avait la sociologie: elle comportait 65% de HLM. Ce changement de majorité s’est de surcroit fait grâce aux divisions de la gauche, le maire UMP n’ayant que quelques voix d’avance, le PS et le PC s’étant noyés dans des querelles qui les ont coulés alors qu’ils étaient majoritaires en voix. C’est donc grâce à quelques votes sanction d’électeurs socialiste que l’UMP est passée, défaite restant en travers à la gauche.

Partisan déclaré du New-Urbanism, Philippe Pemezec s’est lancé dans un vaste programme de reconstruction en profondeur de la ville, dont la célèbre «cité jardin» du Plessis-Robinson, nom trompeur pour une cité HLM assez banale de la banlieue parisienne a fait en partie les frais. C’est une ironie de l’histoire que le Plessis-Robinson, actuellement exemple de new urbanism en France, ait du démolir en partie une des plus grande «cité-jardins» de la région parisienne pour opérer ses rénovations, sauf que cette cité jardin n’était qu’une cité de la banlieue parisienne tout à fait commune1.

Qu’en est-il du résultat ? Tout d’abord, incontestablement, en parcourant ce nouveau quartier du Plessis Robinson, le premier sentiment qui envahit l’observateur est un immense soulagement. Ces petits immeubles «à taille humaine», tous différents les uns les autres, pourvus de toitures en pente, décorés d’éléments tirés de répertoire ornementaux que l’on utilisait plus, placés le long de rues s’écartant volontairement de la ligne droite, sont une bouffée d’oxygène.

Hélas ce n’est pas totalement convaincant. Ces façades, tentant de restituer une ville ancienne, qui déclenchent l’ire des architectes, sont un demi-succès. Disons qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois, et que cet endroit vaut infiniment mieux, c’est évident, que les grands clapiers. Mais l’on ne saurait s’en contenter à 100%.

Xavier Bohl, architecte.

Force est d’admettre que le Plessis-Robinson, passé l’enchantement des premières minutes, laisse une impression de malaise diffus. Les architectes « mainstream » qui détestent, et ceux qui voient ces tendances avec sympathie, ont tout deux du mal a mettre des mots sur les raisons de cette légère gêne. Les premiers appellent cela «Disneyland» et fustigent la ville proprette sans ambition pour classes moyennes, les seconds se demandent pourquoi ils ne parviennent pas à applaudir des deux mains. Qu’est-ce donc qui ne va pas ?

Il est évident que c’est BEAUCOUP mieux que Nanterre.

En réalité, aucun mystère la dedans. Le Plessis-Robinson, Val d’Europe pour une partie (Val d’Europe est par endroit bien meilleur) et autres programmes similaires ne fonctionnent qu’à moitié parce que, tout simplement, leur architecture n’est pas ce qu’elle prétend être. Ce «décor» urbain n’est pas vraiment fidèle à l’architecture de l’Île de France vers 1880. Si c’était le cas, il serait confondu avec le vrai ancien, on ne devrait pas percevoir que ces immeubles sont récents. Or on le perçoit tout de suite.

Dessiner des pilastres toscans, même corrects, ne suffit pas. Si bons soient-ils, ces architectes, soit n’ont plus les réflexes, soit, ce qui est plus probable, n’ont pas souhaité réellement imiter; ils ont fait, horresco referens, de «l’ancien», mais « un peu moderne quand même», comme honteux de leur propre audace et reculant devant le péché.

En somme ces bâtiments ne passent pas pour de l’ancien, parce qu’ils ne sont pas anciens, et n’en ont pas l’air. Ils comportent fors éléments typiques de la construction actuelle, qui se voient : balcons en porte à faux prolongeant le plancher-béton, fenêtres en longueur, encorbellement, arcs et portées infaisables en pierre, etc. Ils imitent les maçonneries traditionnelles alors que transparaissent les voiles et les coffrage tunnel, les murs en briques alvéolées et les poutres, linteaux et porteur en béton armé. Les enduits de surface peinent à imiter la pierre. Les éléments «classisants» sont soit faux, soit hors d’échelle, mal assortis, et souvent hors sol : un immeuble ressemble à Palladio, un autre à Brunelleschi, un troisième à Piranèse. Certains semblent sortis d’un livre Taschen du type «La Renaissance et l’utopie Urbaine» ou quelque chose dans ce genre. Les couleurs, les matériaux ne sont pas ceux de la région. Une façade tout à fait normale à Florence fait carton dans la Seine et Marne: question de lumière, de matériaux, d’échelle. Notons que se glissent ça et là quelques bâtiment franchement modernes, sans doute pour faire « divers ». En somme, tout cela n’a rien d’ancien, mais est banalement post-moderne, ce qui est une forme de modernisme.

Entendons nous bien : Le Plessis Robinson est préférable, doit être préféré aux partis architecturaux et urbanistiques antérieurs dont il prend le contrepied. Tout devrait au moins ressembler au Plessis Robinson, service minimum de la beauté urbaine.

La gêne que cette réalisation produit ne vient donc pas de sa laideur bien sûr, mais de ce qu’on se voit si près du but, et que l’on sent que les architectes, soit par manque de savoir-faire, soit par on ne sait quelle pudeur de chaisière, ont hésité à franchir les derniers pas. Le Plessis Robinson est donc la condition nécessaire mais non suffisante à un paysage urbain redevenu supportable.

1 De nombreux ensembles ouvrier ont en effet été construits en France sous le nom de Cités-Jardins, qui n’ont que peu de rapport avec les principes de Howard. Il s’agit de cité HLM normales, avec des «espaces verts». En somme du Le Corbusier sans la hauteur.

Valentin FIUMEFREDDO

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